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Le libéralisme est un totalitarisme

Finlande : le consensus social se fissure - 3

10 Juillet 2010, 07:08am

Publié par Marianne

La main-d'oeuvre immigrée surexploitée

 

Dans le même temps où il tente de revenir sur les acquis des travailleurs finnois, le patronat a également recours à la main-d'oeuvre immigrée. Jugée plus docile, moins informée de ses droits et en situation précaire, il est plus facile de lui imposer des conditions de travail et de rémunération en dessous des normes légales.


Une partie de ces travailleurs étrangers provient de l'Estonie voisine, avec laquelle la Finlande entretient depuis longtemps des rapports privilégiés. Traditionnellement, les saisonniers employés par les fermes finnoises au moment de la cueillette des fraises viennent d'Estonie. Mais ce pays a été dévasté par la crise : aussi les fermiers finnois sont submergés de demandes. Dans tous les corps de métiers, le patronat dispose ainsi à la frontière d'une armée de réserve disponible. Les estoniens ne sont pas seuls : des travailleurs issus d'anciens pays du bloc de l'Est, en autres des polonais, ou du sud-est asiatiques (vietnamiens) sont privilégiés par les employeurs qui trouvent ainsi le moyen de réduire la rémunération du travail.


En théorie, les travailleurs étrangers doivent bénéficier des mêmes avantages que les travailleurs finnois. Mais la légalité est allègrement outrepassée, surtout dans le secteur des travaux publics et du bâtiment. Des entreprises finnoises licencient des travailleurs nationaux pour sous-traiter avec des entreprises estoniennes ou polonaises qui sous-payent leur personnel en toute illégalité. Ces pratiques sont condamnées par les tribunaux, mais les sanctions ne doivent guère être dissuasives en regard des bénéfices engrangés puisque certaines sont récidivistes.


D'autres travailleurs ont encore plus vulnérables que les ressortissants de ces pays européens, vivant des situations de véritable esclavage : la police enquête sur des cas où les employés subissaient des agressions physiques, exécutaient de longues semaines de travail pour quelques centaines d'euros par mois. L'ignorance de la langue locale ouvre la voie à tous les abus, comme celui de cet ouvrier vietnamien dont le patron récupérait sur son compte en banque l'essentiel de la paye, juste après le virement... Ces dernières années, de plus en plus d'affaires de mauvais traitements de la main-d'oeuvre immigrée sont apparues sur la place publique. Les scandales évoquées dans la presse ne sont que la partie émergée de l'iceberg. C'est tout un système qui s'est construit sur l'exploitation de la main-d'oeuvre immigrée.


En avril 2010, les syndicats se mobilisent dans le nord du pays. La multinationale de la construction Skanska, d'origine suédoise, prévoit de recruter 40 estoniens pour la construction d'un bâtiment pour une entreprise d'Etat à Rovaniemi, malgré un fort taux de chômage, et en particulier dans le secteur de la construction. Un parti de gauche a déclenché une enquête parlementaire. L'entreprise se défend : les estoniens seront payés en conformité avec la convention collective finnoise.


Cet argument ne convainc pas les syndicats : l'entreprise devant régler en plus des « per diem » à ces travailleurs transplantés, l'embauche de salariés étrangers n'est pas rentable si les accords collectifs sont respectés. Les responsables syndicaux connaissent la situation à Helsinki, où les abus sont monnaie courante : les heures supplémentaires ne sont pas comptabilisées et certains travailleurs étrangers doivent même rétrocéder une partie de leur salaire, d'autres font l'objet d'intimidation de la part de leurs employeurs. Les syndicats craignent que ces pratiques douteuses ne se répandent dans leur région.


C'est l'ensemble du mouvement syndical qui se mobilise autour de cette question. Du côté des fonctionnaires du Trésor, on dénonce une législation « inoffensive ». Les inspections des représentants du ministère constatent régulièrement des infractions à la loi, mais leur action n'est pas en mesure de combattre le système.


Pour le responsable syndical du bâtiment, le recours à des travailleurs « sans papiers » soulève des problèmes bien connus auxquels personne ne veut s'attaquer. La fédération a interpellé quasiment tous les décideurs, en vain. Les employeurs n'auraient aucune raison de s'adresser à de la main-d'oeuvre étrangère si tous les salaires, cotisations sociale et impôts étaient versés intégralement. L'administration fiscale et les compagnies d'assurance vérifient juste les papiers, mais là où il n'y a pas de papier il n'y a rien à inspecter ! On compte entre 20.000 et 30.000 travailleurs étrangers dans le secteur du bâtiment, la plupart dans le « grand Helsinki ». La plupart viennent d'Estonie et de Pologne, mais aussi d'autres origines. Par exemple, les ouvriers sur les chantiers de construction du réacteur nucléaire d'Olkiluoto ressortent de plus de 60 nationalités différentes... Dans le même temps, le taux de chômage augmente parmi les travailleurs finnois du secteur, jusqu'à 25%, soit environ 20.000 personnes.


Aucune politique, aucune mesure législative n'ont été prises pour enrayer les méthodes illégales. Le mouvement syndical n'a cessé de réclamer plus de moyens d'action pour les inspecteurs du travail mais ces demandes ont été globalement ignorées. Pour les syndicats, il est urgent de responsabiliser les entreprises donneuses d'ordre par rapport à leurs sous-traitants. Par ailleurs il est à noter que le secteur public n'est pas plus empressé que le secteur privé pour s'intéresser au respect de la loi de la part de leurs prestataires. Un scandale a éclaté dans la ville de Tampere : les autorités municipales se sont bornées à une condamnation molle du dumping social.


Dans le même temps, l'administration, si laxiste dans l'application des règles de base du droit du travail, mène une action pointilleuse contre les discriminations à l'embauche. Elle vérifie soigneusement que les critères de recrutement ne puissent être considérés comme une forme ou une autre de discrimination. Si tel est le cas, elle envoie une note de mise en garde à l'employeur, l'enjoignant de mettre un terme à ces irrégularités et de se mettre en règle avec la loi sur l'égalité et les discriminations. Opération poudre aux yeux, pour donner à l'Etat une façade de garant de la légalité ? En tout cas, l'administration garantit la « concurrence libre et non faussée » à la force de travail, qui, une fois embauchée, peut se faire exploiter en toute liberté.


Bien loin de répondre aux attentes syndicales, les mesures prévues par le gouvernement vont, si elles sont décidées et mises en application, renforcer le « dumping social » à travers l'exploitation de la main-d'oeuvre étrangère. Il travaille actuellement à l'élaboration d'une législation qui permettrait d'avoir recours à des travailleurs extra-communautaires. Les employeurs pourraient faire venir des travailleurs de Chine ou du Viet Nam, par exemple, pour une durée de 5 ans, sans garanties suffisantes au niveau des contrats de travail. Pour les syndicats, cela reviendrait à mettre en place un véritable marché aux esclaves.


Pour contrer, dans la mesure de leurs moyens, les effets de cette mise en concurrence, les syndicats des services, estoniens et finnois, ont mis en place une collaboration structurée qui a aboutis à des résultats. Le syndicat estonien a pu signer des accords ou passer des compromis avec un certain nombre d'entreprises. Les émigrés finnois peuvent bénéficier, dès le jour de leur arrivée, des services que le syndicat finnois propose à ses membres. Dans la région d'Helsinki, ils peuvent bénéficier de stage de formation sur le droit du travail, les accords collectifs, la sécurité sociale... ce genre d'initiatives est appelée à s'étendre.


Les travailleurs migrants sont de plus en plus nombreux à rejoindre les syndicats. Les problèmes rencontrés sont les mêmes que ceux éprouvés par les nationaux, mais les syndicats doivent intervenir plus souvent pour des situations d'exploitation aggravée, surtout quand le migrant ne parle ni le finnois ni le suédois. Actuellement, selon la centrale finnoise SAK, les migrants syndiqués sont au nombre de 17.000, alors qu'ils n'étaient que 4000 il y a deux ans.


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