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Le libéralisme est un totalitarisme

Turquie : la lutte emblématique des TEKEL contre le «libéralisme»

29 Avril 2010, 18:32pm

Publié par Marianne

Les grands médias rendent facilement compte de tout ce qui peut diviser les travailleurs, ils restent silencieux sur ce qui peut les unir, et en particulier sur les luttes qui pourraient avoir des résonances bien au delà des frontières.

 

TEKEL est le nom de l'ancien monopole d'Etat du tabac et de l'alcool. Il a été privatisé et vendu par le gouvernement à British and American Tobacco pour 1,7 milliards de dollars. Ce groupe, qui est le deuxième cigarettier mondial, peut ainsi augmenter sa part de marché en Turquie. En décembre, le gouvernement décide de fermer l'ensemble des établissements du monopole dans le pays, supprimant ainsi 12.000 emplois.


Le gouvernement laisse le « choix » aux travailleurs qui viennent de perdre leur emploi : soit ils acceptent le licenciement et les primes qui l'accompagnent, soit ils optent pour le statut dit « 4/C », du nom d'un article de la loi de 2004 qui  a trait à la privatisation des services publics.


Dans les conditions de l'emploi «4/C» les travailleurs perdent leur statut de travailleur de l'Etat, la sécurité de leur emploi -il ne leur est garanti que 11 mois d'activité- et subissent une baisse significative de leur rémunération. Ils perdent également leur droit à l'assurance-maladie. Il ne leur est, par ailleurs, pas permis de se syndiquer, ni de revendiquer ou de signer des accords.

A cette annonce, les travailleurs des différents établissements de Tekel ont afflué à Ankara de toute la Turquie dès le 15 décembre 2009, contre cette décision et contre le « choix » qui leur est laissé. Ils veulent un véritable reclassement qui leur maintienne leur statut de travailleur de l'Etat et les droits qui y sont associés. Les Tekel ont, depuis le début des années 1990, une tradition de luttes, menées suite aux premiers plans de privatisation qui ont été annoncés dès cette époque.


Ils manifestent devant le siège du parti au gouvernement, d'où ils sont délogés par la police d'une manière particulièrement brutale, le 16 décembre. Ils tentent d'occuper un parc à proximité, mais dès le lendemain, la police ceinture le parc de barricades, use du canon à eau et des gaz lacrymogènes. Plusieurs manifestants sont blessés et certains ont du être hospitalisés.


Ils s'installent alors devant le siège de la confédération Turk-Is, une des plus importantes confédération de Turquie, à laquelle le syndicat des Tekel, Tekgida-Is, est affilié.

Des milliers de travailleurs s'y installent, certains avec leur famille, dans des tentes de fortune, malgré le froid de l'hiver. La lutte des Tekel a aussitôt rencontré un immense sentiment de sympathie dans l'opinion. Le « libéralisme » fait des ravages en Turquie : officiellement, le taux de chômage est à 13% de la population active, mais il serait en réalité le double.


Les soutiens matériels dont ont bénéficiés les Tekel témoignent du caractère emblématique de leur lutte, du large écho qu'elle a rencontré dans toutes les couches de la société. C'est grâce à ces soutiens, spontanés ou organisés, que les Tekel ont pu tenir tout l'hiver dans leurs tentes de toile, renforcées d'emballages plastiques. Les habitants d'Ankara ont amené des tapis, des couvertures, des lits de camps, des tabourets, du bois à brûler...tandis que le syndicat Tekgida-Is a doté les tentes de poêles. L’alimentation en électricité a été assurée par des entreprises et des occupants des immeubles environnants. Une clinique médicale a été installée dans l’immeuble de Türk-Is par des médecins et des infirmières bénévoles. L’association des pharmaciens a fourni des médicaments, l’association des barbiers et coiffeuses offre des coupes de cheveux gratuites ; les ménagères recueillent et lavent les vêtements sales. Les commerçants du quartier se montrent eux aussi solidaires et apportent un soutien concret, notamment l'accès à l'eau.


Des militants syndicaux et politiques, des artistes, des citoyens sympathisants, viennent chaque jour visiter les grévistes. Les tentes sont des lieux d'intenses discussions. Des attitudes nouvelles s'élaborent ; kurdes et turcs, en luttant au coude à coude, dépassent leurs préjugés respectifs. Les femmes, dont le salaire est parfois la seule rentrée d'argent de la famille, sont partie prenante de la lutte au côté des hommes.


Les médias donnent une grande visibilité à la protestation des Tekel et permettent de faire entendre leur parole. Plusieurs d'entre eux ont par ailleurs entamé une grève de la faim. L'épreuve de force s'installe dans la durée.


Devant l'ampleur des manifestations et le soutien que celles-ci trouvent dans l'opinion publique, le gouvernement se décide en janvier à rencontrer les organisations syndicales pour négocier une sortie de crise. Les six principales confédérations du pays ont constitué un front uni et la Confédération syndicale internationale (CSI) est associée à ces discussions. La Confédération européenne des syndicats (CES) apporte également son soutien. Une journée générale de grève est décidée le 17 janvier pour soutenir ces négociations. Il faut savoir qu'en Turquie, le droit syndical, en deça des standards de l'Organisation internationale du travail, est très restrictif : la grève générale y est interdite.


Le gouvernement ne concède qu'une amélioration minime des contrats proposés : la durée des contrats temporaires est portée de 11...à 12 mois. Il mise sur l'usure du temps : début février, 450 Tekel ont accepté de relever d'un contrat dit « 4/C », tandis que 6000 ont accepté les indemnités de licenciement. Une plainte est déposée contre les municipalités qui ont aidé matériellement les Tekel. En effet les véhicules municipaux ont été utilisés pour fournir aux grévistes de la nourriture, des tentes, du bois ; or une loi prévoit l'emprisonnement pour ceux qui font usage du matériel public pour autre chose que ce à quoi il est prévu.


Devant l'insuffisance des propositions du gouvernement et le blocage de la négociation, les syndicats lancent une journée de grève nationale le 4 février. Cette grève nationale est un succès : deux millions de salariés, tant du public que du privé, l'ont suivie.


Le gouvernement reste inflexible, déclarant la grève illégale, et dénonce une manipulation politicienne. Il donne jusqu'à la fin du mois de février aux manifestants pour mettre fin à leur action, et menace, sinon, de prendre toute mesure pour y mettre un terme.


Les partis d'opposition critiquent l'attitude intransigeante du gouvernement, certains l'accusant d'avoir en sacrifiant Tekel, liquidé une entreprise rentable.


Avec les syndicats de fonctionnaires, Tekgida-Is envisage la poursuite et l'extension de leur lutte qui dure depuis bientôt deux mois, notamment en portant devant le conseil d'Etat l'article 4/c de la loi concernant les travailleurs des entreprises d'Etat licenciés pour cause de privatisation. Cette démarche s'inspire du fait que plusieurs arrêts du conseil d'Etat ont récemment remis en cause certaines dispositions des lois votées, et posé des obstacles juridiques aux projets du gouvernement, lui infligeant plusieurs camouflets.


La rencontre avait lieu entre états-majors syndicaux ; des travailleurs des Tekel se sont invités dans le local des négociations, avec une vingtaine d'entre eux attendant à la porte. Les dissensions avec la base se font de plus en plus sentir.


Le gouvernement ironise et a beau jeu de dénoncer que les dispositions de l'article 4/C ont été prises en concertation avec les syndicats et à leur demande pour répondre à la situation des fonctionnaires ayant perdu leur emploi.


Le président de Turk_is a contacté et demandé l'aide de la CES et de la CSI. La CES a envoyé un courrier aux responsables politiques turcs pour leur demander de répondre aux demandes des Tekel. Une lettre de soutien a aussi été envoyée à l'ambassade turque à Bruxelles. La CSI a aussi rendu publique son soutien.


La pression s'accentue de part et d'autre. Le gouverneur d'Ankara demande le démontage des tentes installées « illégalement », s'appuyant sur un rapport des services d'incendie qui insiste sur le risque encouru. Le samedi 20 février, une manifestation est organisée par les confédérations. Des représentants de l'opposition, des militants de tous horizons ont fait le voyage jusqu'à Ankara : près de 20.000 personnes ont défilé sous haute surveillance policière.

Le 23 février, Mustafa Türkel, secrétaire général du syndicat Tekgida-Is, qui a organisé et animé la lutte, démissionne de son poste. Ce départ fait suite à la rencontre de quatre organisations syndicales, dont Türk-İş pour actualiser la feuille de route conçue pour répondre aux revendications des Tekel. Les confédérations ont appelé à des rassemblements dans tout le pays jeudi, complété par des "sit-in" de 2 heures samedi. Les travailleurs, de leur côté, voulaient un appel à des actions beaucoup plus résolues e t beaucoup plus fortes; ils ont protesté contre la direction de Turk-is, appelant à la démission de plusieurs dirigeants.


Les pressions internationales sur le gouvernement turc se poursuivent. La CES et la CSI continuent leurs interventions. L'OIT demande des explications après un courrier de Turk-is dénonçant les violations des normes à travers les contrats "4/c", en contradiction avec les règles de l'OIT. En effet, si dans ce contrat "4/c", les salariés ne sont plus fonctionnaires, ils n'en acquièrent pas pour autant les droits des travailleurs du privé. Leurs jours de repos sont inférieurs aux règles de l'OIT (2 jours par mois) et ils n'ont pas le droit de se syndiquer. Des députés européens, issus de la « Gauche unitaire européenne », apportent leur soutien : – l'irlandais Joe Higgins, puis l'allemand Klute. Ce dernier déclare que cette lutte du monde du travail est la plus importante qui se déroule actuellement en Europe. La Fédération internationale des syndicats de travailleurs de la chimie, de l'énergie, des mines et des industries diverses lance pour le 26 février une journée globale de solidarité avec les travailleurs turcs, et en particulier avec la lutte des Tekel.


Mais le gouvernement ne peut pas se permettre de faire de réelles concessions aux Tekel : cela aurait inévitablement des répercussions dans d'autres secteurs, comme le sucre ou l'énergie, où d'autres privatisations sont dans la ligne de mire.


Le 1er mars, avant-dernier jour du délai fixé par le gouvernement avant l'usage de la force, le conseil d'Etat, déclare que déclare que le délai de 30 jours, fixé par décret gouvernemental pour que les travailleurs définissent leur choix, est « inutilement restrictif ». Le personnel licencié peut continuer à bénéficier d'une indemnité mensuelle pendant huit mois.


Pris en étau entre l'alternative d'avoir à demander le bénéfice d'un statut contre lequel ils se sont battus pendant 2 mois et demi, ou la perspective du chômage dans un pays où le taux de chômage réel doit avoisiner les 20%, menacé par le gouvernement d'un enlèvement des tentes qui leur servent d'abri, les travailleurs se réjouissent d'avoir gagné un répit d'une durée non spécifiée pour mener leur combat. Tekgida-Is ap décide, après 78 jours, que les travailleurs peuvent rentrer dans leur foyer pour reprendre la lutte à Ankara au 1er avril.


Les Tekel, épuisés, démontent leurs tentes et promettent de revenir, non sans remercier le quartier, ses habitants et ses commerçants, pour l'appui apporté.


Mais, au premier avril, ils sont attendus de pied ferme par la police, qui fait usage de la force. Le 2 avril, les forces de l'ordre mettent encore davantage les gaz (lacrymogènes...) : les travailleurs sont dans l'incapacité de se réinstaller. Les principales confédérations syndicales du pays envisagent une grève générale le 26 mai prochain, si le gouvernement refuse toujours de céder.


Certains Tekel estiment insuffisante cette grève d'une journée. Les travailleurs prévoient de revenir 3 jours le 3 juin, 4 jours le 4 juillet... Certains envisagent de revenir à Ankara en août pour recommencer une occupation permanente.


La lutte des Tekel est devenue en Turquie le symbole de l'espoir pour ceux qui souffrent du chômage, des bas salaires, de la pauvreté et de l'inégalité des droits.


(D'après des articles de presse et syndicaux paru sur internet pendant la durée du conflit)

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