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Le libéralisme est un totalitarisme

Révoltes populaires d'hier et d'aujourdhui

16 Mai 2010, 20:05pm

Publié par Marianne

 

Jean NICOLAS, la rébellion française 1661-1789

Folio Histoire, 2008 (première édition au Seuil en 2001)



Pour nous aider à comprendre les luttes d'aujourd'hui, leur sens, leur cheminement, le détour par le passé peut se révéler utile. La lecture du livre de Jean Nicolas, résultat de vastes enquêtes sur les rébellions dans la France de l'ancien régime peut nous aider à prendre la distance nécessaire et à accommoder notre regard pour mieux percevoir ce qui se joue dans celles d'aujourd'hui.


Cet ouvrage de plus de 800 pages se base sur une collecte exhaustive des rébellions (plus de 8 500 affaires prises en compte) à laquelle ont participé une cinquantaine de chercheurs. Une méthodologie rigoureuse, s'appuyant sur l'informatique, permet de traiter ces données, et de faire émerger d'une multitude de faits répétitifs, mais qui tirent leur sens de cette répétitivité même, et dessine la figure de la France du refus.


Il y a des similitudes entre la période que nous traversons actuellement et celles qui ont précédé la Révolution française : l'exacerbation du pouvoir, l'indifférence des dirigeants face à cette révolte montante : « Le pouvoir reste sourd à ces appels, ou ne leur accorde qu'une oreille distraite. Il légifère d'abondance sans oser entamer le socle du privilège. Les ministres les plus audacieux sont contraints de renoncer, ils cèdent, et l'Etat reste accablé par la démesure de son endettement. » L'époque voit une amélioration du bien-être, des conditions matérielles de l'existence pour certains, mais augmentation de l'errance de la mendicité pour d'autres. L'arrogance des dominants du 18ème siècle ne rappelle-t-elle pas celle qui s'affiche de nos jours ? « Ceux d'en haut témoignent aux autres une sorte d'indifférence teintée de mépris, fondée sur la certitude que les rôles sont définis et distribués à jamais. »


Ces conflits sont évoqués à travers leurs motifs : l'alourdissement de la fiscalité, contre laquelle la fraude s'organise ; la perte de légitimité des privilèges seigneuriaux, de plus en plus contestés ; les révoltes de la faim, les conflits autour du travail, la défense de tous les espaces de libertés. Les formes de ces rebellions -des réactions populaires spontanées aux batailles juridiques-, les types d'acteurs collectifs impliqués, l'aboutissement de ces affaires sont passés en revue. L'épaisseur humaine des acteurs anonymes de notre histoire est restituée à travers maints détails.


Cette étude des « émotions » populaires ne donne ni dans le romantisme ni dans l'idéalisme, mais dans l'écoute de la maturation lente d'une conscience sociale et politique : « « L'un des problèmes est de décrypter ce qui n'était pas souvent constitué en discours, et par là même peut apparaître comme un enchaînement de mots sans suite et gestes inachevés, pour tout dire des actes sans idées. » L'auteur y décèle « la force éducative du conflit, miroir d'une conscience sociale éclatée en image de groupe mais unifiée par la même exigence de reconnaissance de soi, d'honneur et de dignité » et constate la dégradation du climat relationnel dès le second tiers du 18ème siècle.


Dans sa conclusion, au terme de ce long parcours, Jean Nicolas est fondé à récuser la thèse qui fait partir la remise en cause de l'ordre social du « haut », des cénacles de la pensée pour redescendre progressivement l'échelle sociale et atteindre en dernier les milieux populaires. Pour l'auteur, il convient d'inverser la perspective :  «C'est à ras de terre que s'élaboraient les aspirations réformistes du plus grand nombre, et toutes les espérances libertaires que la convocation des Etats généraux allait permettre de formuler en mots et en doctrines.» 


La lecture de ce livre nous conduit à nous interroger sur les luttes d'aujourd'hui. Elles se heurtent à l'intransigeance des pouvoirs, à toutes les contradictions du « libéralisme », qui mise sur la mise en concurrence généralisée des travailleurs les uns avec les autres pour maintenir en l'état un ordre du monde intenable. Les défaites, les victoires trop rares ou en demi-teintes, ne doivent pas masquer le travail de prise de conscience qui s'effectue dans toute lutte, malgré la déception et l'amertume que peuvent engendrer parfois la faiblesse ou l'absence de résultats. Chaque lutte est une histoire singulière qui prend sa place dans un mouvement qui se situe dans la durée, et à l'échelle du monde. Il importe d'être attentif à ce qui traverse les rébellions d'aujourd'hui et qui prépare les remises en cause de demain.

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