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Le libéralisme est un totalitarisme

Lutte de classe en Russie : la réalité de l'exploitation capitaliste (1)

2 Mai 2012, 16:27pm

Publié par Marianne

En Russie, la croissance économique est tirée par les hydrocarbures. Les salaires, en 2010, y ont augmenté de 4,2% en termes réels après inflation. Mais cette moyenne ne doit pas cacher l'envers du décor : disparités, précarisation croissante du salariat russe, conditions de travail, exploitation de la main-d'oeuvre immigrée...


L'économie russe est considérée comme une « économie de transition », qui devrait toujours gérer son « héritage soviétique », c'est à dire principalement le rôle de l'Etat dans l'économie, là où l'orthodoxie libérale ne cesse de le confiner que dans un rôle bien précis, celui de gestionnaire du cadre qui permet aux firmes privées de faire leurs bonnes affaires.


Mais cette immixion de l'Etat n'entre pas en contradiction avec l'intégration de la Russie dans le système capitaliste. Le pouvoir russe en accepte globalement les règles, même s'il a imposé son contrôle sur les secteurs jugés stratégiques. La privatisation n'est pas en cause, elle a d'abord bénéficié aux « oligarques » qui ont su se placer lors du changement de régime. Les multinationales s'implantent en Russie et leurs capitaux ont d'ores et déjà transformé certains secteurs comme l'automobile ou l'alimentaire.


Loin de constituer une réelle alliance avec les travailleurs, ce rôle accru de l'Etat est essentiellement au service du nationalisme des dirigeants, même si ces derniers évitent de heurter de front la classe ouvrière et tentent de se la concilier.


Une économie privatisée


L'économie a été privatisée ; les entreprises sont désormais gérées selon la recherche du pur profit, au détriment entre autres de l'économie des territoires, dont la spécialisation économique, à l'époque soviétique, dépendaient des décisions du pouvoir central. Ces spécialisations se réduisaient parfois se résumaient à une seule unité économique ; elles ont souvent disparu sans avoir été remplacées par quoi que ce soit. Par ailleurs, à l'époque soviétique, l'appartenance à une entreprise assurait l'intégration des citoyens, leur garantissant la sécurité de l'emploi et un certain accès à des œuvres sociales. Les citoyens sont désormais confrontés à l'incertitude des lendemains et les plus fragiles d'entre eux à la précarité.


Nestlé a acheté en 1998 la confiserie Altaï. Le 18 décembre 2010, les salariés apprennent qu'ils sont vendus -eux, l'entreprise, les marques- à une obscure société « offshore », dirigé par un ancien responsable de Nestlé-Russie. Une seule exception à cette braderie, la marque la plus rentable d'Altaï, le chocolat Ruzanna, reste la propriété de Nestlé. Interrogée par les syndicats sur le sort des salariés, Nestlé se retranche derrière le secret commercial et ignore la question qui lui est posée.


Certes le pouvoir russe intervient parfois pour limiter la casse, comme à Pikalyovo dans la région de Saint-Pétersbourg. La vie de cette petite cité de 22.000 habitants est liée à la présence de trois usines, produisant de l'oxyde d'aluminium, de la soude, de la potasse et du ciment. En 2009, une menace de fermeture avait conduit à de vives protestations ; près de 400 personnes avaient bloqué l'autoroute pour attirer l'attention des pouvoirs publics, et Vladimir Poutine était intervenu en négociant un accord avec les trois propriétaires pour le redémarrage des trois entreprises. Pour les travailleurs, le problème n'a rien à voir avec la crise, mais avec la privatisation qui a entraîné la division de cette unité économique en trois entreprises distinctes. La situation antérieure permettait de s'adapter en souplesse aux conditions du marché, mais depuis la division, les trois propriétaires ont mené chacun leur propre stratégie, ce qui a mis particulièrement en difficulté l'usine de fabrication d'oxyde d'aluminium.


Malgré la satisfaction de voir tourner les trois usines, tout le monde sait à Pikalyovo que le problème n'est pas résolu. En apparence, tout va bien : les usines ont embauché et le salaire moyen a augmenté de 30%. Mais beaucoup de contrats sont précaires, et de nombreux ouvriers ne savent pas s'ils seront renouvelés l'année suivante.


Ce serait près de 400 villes en Russie qui seraient ainsi confrontées au problème de la remise en cause de la mono-industrie. Dans la ville proche de Volkhov, l'entreprise de minérais Metakhim, produisant de la soude, a du réduire de moitié sa production du fait de difficulté d'approvisionnement en matière première. Au printemps 2011, l'entreprise FosAgro a racheté les deux usines de Volkhov et de Pikalyovo. Ce regroupement peut-il être le fer de lance d'une recomposition économique autour de la production minérale dans la région ? Rien n'assure que cela apporterait une quelconque garantie aux salariés, dont la mobilité et la « flexibilité » pourraient être requises pour rentabiliser au mieux l'ensemble. En attendant ce sont les travailleurs qui subissent les arriérés de salaire, les licenciements, la précarité liés à ces processus de transition et aux aléas des reconversions.


Du côté des services publics, s'ils ne sont pas tous privatisés, leurs règles de gestion s'apparentent à celles régissant le privé. Les 400.000 postiers sont mal payés, reconnaît la Direction, qui pour y remédier veut introduire le salaire aux pièces. Elle propose par ailleurs d'abonder un fonds de pension privé pour leur retraite, sans contribution des futurs bénéficiaires. Ce qui peut paraître pour un avantage consenti par l'Etat employeur participe en fait d'une démarche de remise en cause des retraites par répartition. De même pour les cheminots : un accord entre l'entreprise nationale de chemins de fer et ses salariés prévoit que l'entreprise effectue des versements à un fonds de capitalisation.


Partout dans le monde les fonds de retraite par capitalisation font courir de grands risques à leurs bénéficiaires, dont le niveau de vie dépend du rendement des actions placées ; mais le capitalisme en a cure, il lui est insupportable que de telles masses financières lui échappent et il n'a de cesse de combattre les systèmes par répartition, en Russie comme ailleurs.


Le recours à la main-d'oeuvre immigrée


Le capitalisme, en Russie, tire profit de l'exploitation de la main-d'oeuvre immigrée.


La Russie est terre d'immigration. Selon la Banque mondiale, ce serait 12,3 millions de migrants qui vivraient actuellement sur le sol russe. Officiellement, la Russie en reconnaît 5 millions. Les flux migratoires s'alimentent de l'effondrement des économies de l'ex-bloc soviétique : Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, la Moldavie et l'Ukraine. La plupart de ces migrants arrive illégalement. La délivrance des permis de travail par les autorités russes s'effectue de manière très restrictive et les régularisations sur place se font au compte-gouttes. De temps à autre la police ferme un atelier clandestin mais comme partout on peut s'interroger sur le calcul cynique qui consiste à laisser dans l'inexistence officielle des travailleurs dépourvus de tout droit et peu enclin à revendiquer les plus élémentaires de leurs droits.


Ces travailleurs sont contraints d'accepter n'importe quel travail, particulièrement dans des les secteurs comme la construction ou le nettoyage, avec des horaires allant parfois jusqu'à 14 h par jour, le tout pour un salaire équivalent à 300 € par mois, dont la plus grande partie est absorbée par la nourriture et les repas. Mais en vivant chichement ces travailleurs parviennent à envoyer des sommes non négligeables dans leur pays d'origine :  en 2009, les travailleurs migrants tadjiks envoyé 1,5 milliard d'euros (2 milliards de dollars) à leurs familles - soit près de 40 de pour cent du produit national brut du Tadjikistan.


L'illégalité de ces travailleurs pourtant nécessaires à l'économie russe donne naissance à des filières qui acheminent ces migrants à prix d'or. Ils passent d'agents recruteurs en intermédiaires qui confisquent leur passeport tant que leur « dette » n'est pas remboursée. Sur place, ils peuvent également être victimes de policiers corrompus et d'attaques de groupes néo-nazis. Malgré cet accueil déplorable, la Russie devrait continuer à attirer à elle de nombreux migrants car sa population est vieillissante. Les démographes estiment la réduction de la population active d'ici 10-20 ans à plus de 10 millions de personnes.


En mai 2011, la Fédération des syndicats indépendants de Russie décide de soutenir la lutte des 250 travailleurs turcs employés à la construction d'un campus dans l'Ile Rousski, en face de Vladivostok. Ils se sont mis en grève car ils ne sont pas payés, ni approvisionnés en nourriture. Ils sont hébergés à huit dans des chambres de 12 m2, et totalement isolés. Conformément à la législation, les syndicats ne doivent défendre que des travailleurs en situation régulière. La publicité de l'affaire convainc la fédération de s'engager... Il faut dire que sur cette même ile, en 1992, quatre soldats moururent de faim, et dizaines d'autres furent hospitalisées, leurs commandants ne leur ayant pas envoyé à manger. Le scandale avait été national. De surcroît, ce campus est destiné à accueillir le sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) en septembre 2012, et le Président Poutine a décidé de faire de l'Ile Rousski un vaste centre d'affaire international... Cette affaire étant sous les feux de l'actualité, les autorités -le bureau du procureur régional, le Service fédéral de sécurité et le Service fédéral des migrations- ont décidé de venir inspecter sur place. Mais hors circonstances exceptionnelles – en avril 2012, quinze migrants meurent dans l'incendie de leur baraquement- l'exploitation et les conditions de survie dont sont victimes les étrangers passent inaperçues. Même avec des papiers, ils préfèrent ne pas risquer leurs emplois en contactant un syndicat pour être défendus. Seules, des organisations spécialisées comme « Migration et droit » à Moscou, se mobilisent et dénoncent les conditions proches de l'esclavage dont ils sont victimes.

 

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