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Le libéralisme est un totalitarisme

La face cachée de la réussite turque : 2 - succès économiques, inégalités et fragilités

25 Janvier 2014, 14:48pm

Publié par Marianne

Les retentissantes affaires de corruption qui touchent l’entourage du Premier ministre Erdogan conduisent à protéger son pouvoir par une dérive autoritaire : d’importantes purges touchent la magistrature, la police, les médias, et de hauts fonctionnaires. Les conséquences économiques ne se sont pas fait attendre : chute de la livre turque, réticences des « investisseurs »… En réalité, les fragilités de l’économie ne sont pas nouvelles, et en particulier une dépendance aux capitaux étrangers. La « sucess story » turque repose sur un certain nombre de contradictions et génère une richesse très inégalement répartie.

Le nationalisme économique, depuis l’empire ottoman et Ataturk

L’empire ottoman avait tenté de prendre en marche le train de l'industrialisation, afin d'être en mesure de renforcer sa capacité militaire. L'Etat avait investi dans des secteurs comme le textile ou la métallurgie. Ce volontarisme ne fut pas couronné de succès, faute d'un tissu préalable de petites entreprises susceptibles de relayer cette impulsion, et surtout il se heurta à la puissance économique et militaire de la Grande-Bretagne et de la France. Ces pays dominants imposèrent leurs propres règles de l'échange. Une politique favorable aux investissements étrangers permit cependant un début d'industrialisation.

Après la première guerre mondiale l'économie turque est un champ de ruines. Elle se reconstruit après 1923. Ataturk donne priorité à la grande industrie. Il établit des barrières dounières. Le premier plan quinquénal reçoit l'appui des soviétiques, de l'Allemagne et de la Russie. L'Etat dispose de sa propre banque et crée des entreprises dans le textile, la sidérurgie et la mécanique. Le secteur privé investit également l'industrie textile et se développe dans l'industrie légère.

 

Introduction du libéralisme et alliance avec les Etats-Unis

Restée neutre pendant la deuxième guerre mondiale, l'économie de la Turquie n'en a pas moins souffert durant cette période. Le pays fait l'objet de l'attention des Etats-Unis. Il est englobé dans le plan Marshall et bénéficie -déjà- de la sollicitude du FMI, qui préconise des réformes « libérales », qui ne seront pas mises en place » sans être suivi par le pouvoir turc. Il préfère mettre en place une stratégie de substitution aux importations. L'aide américaine favorise entre autres la motorisation de l'agriculture, dans une période où le cours des produits agricoles est élevé.

L’alliance avec les Etats-Unis est restée constante durant toutes ces décennies et les vicissitudes du pouvoir turc. Leur influence dans les choix économiques, comme par exemple la préférence pour le « tout routier » est manifeste.

 

Le coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980

La substitution aux importations profite à l'industrie qui se développe, tandis que la production agricole est subventionnée. L'inflation sévit et les transferts des émigrés assurent l'essentiel des entrées en devises. L’endettement du pays s’accroît.

Le 12 septembre 1980, la Turquie a été le théâtre d’un nouveau coup d’Etat militaire (le 3ème depuis 1960), suivi de milliers d’arrestations et de disparitions, qui par certains côtés rappelle celui du 11 septembre 1973 au Chili. L’Armée est encouragée par la politique de guerre froide des Etats-Unis, qui voit là l’opportunité d’y implanter une politique néo-libérale.

En réalité la décision d’y introduire une telle politique est légèrement antérieure au coup d’Etat : elle date du mois de janvier de la même année. Elle est inspirée par un sous-secrétaire d’Etat, Turgut Özal, qui fut l’employé de la Banque Mondiale, et qui deviendra ultérieurement premier ministre et président de la République.

L’Armée est attendue pour le rétablissement de l’ordre. Le pays est profondément divisé et en proie à la violence qui fait en moyenne une vingtaine de morts par jour. La population est lasse et voit avec un certain soulagement le retour de la paix civile.

L’Armée est attendue pour assurer le passage en force du libéralisme. Le régime des changes flexibles est introduit et les salaires sont gelés. L’appareil de production étatique est privatisé. Les entreprises, qui s’étaient constituées pendant la période protectionniste, sont en capacité de répondre au défi de l’exportation rendue nécessaire par la contraction de la demande.

L’Armée est surtout attendue pour briser les forces de gauche en général et la « menace communiste » en particulier. Arrestations, disparitions, emprisonnements, tortures, suspension de toutes les libertés… toute la lumière n’a pas encore été faite sur cette sombre période. L’Armée a jeté les bases d’une reprise en main de la société –adoption d’une nouvelle constitution en 1982, toujours en vigueur, contrôle de l’Université, réhabilitation de la religion…- et peut laisser la place à un pouvoir civil en 1983.

Les problèmes de stabilité monétaire de la Turquie ne sont pas résolus pour autant. Le dynamisme économique s’accompagne d’une inflation difficilement maitrisable, contre laquelle les gouvernements hésitent à prendre des mesures drastiques. Une grave crise éclate en février 2001.

 

Une rente de situation géostratégique

La Turquie va alors bénéficier de sa situation géostratégique. Les Etats-Unis (ni d’ailleurs non plus l’Europe) ne peuvent permettre que la Turquie, frontalière de l’Irak, de l’Iran, de la Syrie, s’effondre à son tour.

Les promesses d’aide importante sont aussitôt annoncées vont contribuer à « rassurer les marchés » et à soulager la pression. Le prêt accordé par le FMI est particulièrement élevé : 40 milliards de dollars et il n’est pas accompagné pas comme cela a pu se produire ailleurs d’une conditionnalité mettant le pays à genoux, même si ce prêt est l’occasion de renforcer les consignes et les pressions libérales.

La Turquie tire parti, globalement, de sa situation géographique entre l’Europe, l’Asie, et la Russie, l’Afrique, en s’appuyant sur ses entrepreneurs nationaux dont elle a favorisé l’émergence. Son économie est en mesure de faire face à une baisse de la demande européenne en réorientant ses exportations dans toutes les directions. Elle se trouve au cœur de toutes les grandes voies de communication qui se constituent en Europe et en Asie pour répondre au commerce mondialisé. La Turquie souhaite exporter en Chine tandis que les investisseurs chinois s’intéressent à la Turquie à la fois comme marché et comme tremplin vers l’Europe.

 

L’arrivée au pouvoir de l’AKP

L’AKP, Parti de la Justice et du Développement, parti religieux et conservateur, arrive au pouvoir en 2001. Il se présente comme le remède à la corruption qui gangrène le milieu politique turc. Sa base sociale est constituée par les populations victimes de l’exode rural, par les petits entrepreneurs anatoliens qui participent de la tentative d’entraîner la moitié Est du pays, défavorisée, dans le processus d’expansion économique.

L’AKP répond aux attentes libérales : le déficit budgétaire a été ramené de 15 % à 2 % du PIB entre 2001 et 2007 et la politique monétaire devient autonome. L’inflation passe sous la barre des 10%. La déréglementation se poursuit : des marchés de l’agriculture, de l’énergie, des télécommunications… La concentration des banques se poursuit et il ne subsiste plus que trois banques d’Etat.

Parallèlement, les exportations ont considérablement augmenté : durant cette période (2001-2007) leur montant en dollars courants a triplé. Ce « boom » des exportations est dû à la baisse du coût unitaire du travail, qui a été divisé par deux durant la période. (1)

Cette clé de la réussite turque, rarement mise en évidence, parait à priori contradictoire avec l’affirmation répétée de l’augmentation spectaculaire du niveau de vie de la population turque pendant cette période. (2)

Cet apparent paradoxe peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Le premier qui vient à l’esprit est celui des inégalités entre ceux qui tirent parti du développement de l’économie et ceux qui en sont les soutiers. Une autre raison tient au fait que des industries tendant à s’implanter dans des régions déshéritées, la prise en compte des salaires, mêmes très faibles, de personnes dont l’activité relevait auparavant de l’informel contribue à l’augmentation du revenu enregistré. La Turquie importe également des produits semi-finis chinois, ce qui lui permet d’être compétitive sur le marché européen, autrement dit elle importe du travail chinois à bas prix ce qui lui permet aussi de réduire le « coût unitaire » du travail dans sa production.

Le succès économique repose donc essentiellement sur les exportations produites par les bas salaires, fait généralement oubliée a profit et mis sur le compte des mérites de la médecine du FMI.

 

Le nationalisme économique persiste à côté du libéralisme

Tout en adoptant globalement des politiques libérales, les gouvernements turcs n’ont pas facilité l’implantation des investissements directs étrangers. Les obstacles administratifs freinent les installations, les règles comptables ont longtemps empêché la réévaluation des actifs en relation avec l’inflation, la sécurité juridique des affaires n’apparaissant pas de surcroît optimale du point de vue des entrepreneurs étrangers.

Il semble qu’avec une certaine constance, les pouvoirs turcs qui se sont succédé se soient efforcés de prendre dans le « paquet » libéral ce qui était favorable aux capitalistes turcs, tout en protégeant ceux-ci de l’arrivée de concurrents. L’influence des institutions internationales après crise de 2001 a conduit la Turquie en 2003 à revoir les conditions de l’investissement extérieur. Les investissements directs étrangers se sont multipliés, tout en restant inférieurs aux prévisions. Le capital familial turc, à l’ombre de l’appui du pouvoir, a donné naissance à des entreprises importantes, dont des holdings employant des dizaines de milliers de personnes et implantées à l’étranger. La plus importante d’entre elles, Koç, a des sociétés en Italie, Allemagne, Chine, Russie, Kazakhstan, Bulgarie, Macédoine, Ouzbékistan, Azerbaïdjan, Etats-Unis, et intervient dans des secteurs aussi diversifiés que les technologies de la connaissance, les produits semi-durables, l’énergie, la finance, la distribution, l’agro-alimentaire, l’automobile et les machines agricoles, sans compter des participations dans les sociétés les plus variées. Ces holdings turcs s’allient cependant avec de grandes multinationales telles Ford, Fiat, Siemens…

Le pouvoir turc n’a cessé d’avoir une politique industrielle active, dont les formes ont varié, passant de l’implication directe au soutien, par une législation favorable, la mise en place de zones industrielles et de politiques de transports plus adaptées aux besoins d’une économie exportatrice que le « tout routier ». Le capitalisme turc qui s’est constitué à partir de secteurs précis comme la transformation du coton a largement diversifié ses secteurs d’activité et s’intéresse à la haute technologie.

 

La Turquie, puissance régionale, mais un modèle profondément inégalitaire

La Turquie est la 15ème puissance économique régionale et à ce titre membre du G20. Le Produit intérieur brut est de 500 milliards de dollars en 2007. Cette puissance économique donne à la Turquie l’assise nécessaire pour jouer un rôle diplomatique sur la scène régionale : en 2012, elle propose son aide financière à l’Égypte, la Libye, la Tunisie et le Yémen et participe avec l’Egypte à la médiation pour un cessez-le feu à Gaza.

Cette prospérité a donné naissance à une classe moyenne dont le niveau de vie a notablement augmenté. Mais la société turque est marquée par de profondes inégalités. Le succès économique a créé des emplois mais globalement le chômage ne recule guère.

Les inégalités se sont renforcées par la politique de privatisation qui transforme les services publics en activités lucratives. C’est le cas de l’Education nationale, où l’on constate les progrès constants de la logique marchande dans le supérieur. L’éducation devient un produit de consommation.

Richesse et pauvreté sont inégalement réparties sur le territoire. L’Ouest concentre plus d’industries, de destinations touristiques et d’agglomérations que l’Est du pays. Les exploitations agricoles sont très diversifiées, certaines, produisant pour l’exportation, sont performantes tandis que de petites exploitations ont une main-d’œuvre excédentaire. La Turquie a fait des efforts pour intégrer l’ensemble de son territoire, en désenclavant les régions les plus éloignées et en finançant des projets de développement. Mais ceux-ci ne concourent pas nécessairement à un mieux-être de la population. Un programme d’aménagements hydrauliques a permis de produire de l’énergie et d’irriguer de vastes surfaces. La création de zones industrielles a favorisé l’accès à l’emploi salarié por une partie de la population rurale. Mais les infrastructures hydrauliques ne sont pas sans graves inconvénients, entre autres sur le plan de l’environnement et de la santé. La privatisation des terres irriguées a parfois profité aux grands propriétaires fonciers au détriment des petits exploitants. Enfin une irrigation mal maitrisée entraîne des pollutions dues aux produits phytosanitaires et aux engrais, l’épuisement de certaines nappes phréatiques et de terres rendues impropres à la culture par salinisation et érosion des sols.

 

Des nuages à l’horizon

Malgré les résultats spectaculaires des premières années de gouvernement AKP, le déficit extérieur s’est à nouveau creusé et continue à s’approfondir. La Turquie doit faire appel aux capitaux étrangers. Elle est devenue dépendante de l’abondance des capitaux flottants. Ceux-ci sont générés par les politiques d’assouplissement monétaires pratiquée par la FED américaine et d’autres banques centrales occidentales. Les menaces de resserrement émises à l’été 2013 –et dont la mise en œuvre s’effectue avec la plus grande prudence - ont mis en évidence la vulnérabilité monétaire des pays émergents et celle de la Turquie en particulier. L’inflation repart à la hausse.

La puissance de l’économie turque est réelle, mais le modèle de croissance basé sur les bas salaires et l’exportation rencontre ses limites, en Turquie et ailleurs. La répression du mouvement ouvrier, corollaire des bas salaires, est dans ce contexte une composante indispensable du système. Bien moins médiatisée que l’emprisonnement des journalistes ou les gaz lacrymogènes de la place Taksim, cette répression n’est cependant pas en mesure d’étouffer en Turquie la révolte du monde du travail. Il convient de rester attentif l’évolution du mouvement ouvrier et au rôle qu’elle pourra jouer pour reconfigurer l’avenir de la Turquie.

 

 

  1. Jean-Raphaël Chaponnière « Panorama de l'industrie Turque face à la concurrence chinoise », Revue Tiers Monde 2/2008 (n° 194), p. 307-331.
  2. Seyfettin Gürsel « Le basculement historique du commerce extérieur turc vers l'Orient »,Hérodote 1/2013 (n° 148), p. 183-19

Autre source : La Turquie, géographie d’une puissance émergente, Marcel Bazin, Stéphane de Tapia, Armand Colin

Voir également : La face cachée de la réussite turque : 1- Effacer la mémoire ?

La face cachée de la réussite turque : 2 - succès économiques, inégalités et fragilités

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